samedi 14 mai 2011

QUAND UN CLUB APPARTIENT A SES FANS

A l’heure où les propriétaires de club menacent d’une grève patronale pour la saison prochaine à moins de trouver un accord avec les joueurs qui leur permet d’engendrer davantage de profits, il apparaît juste de voir les Packers de Green Bay, une équipe sans propriétaire, remporter le Super Bowl. A vrai dire, il s’agit d’une erreur que de dire que les Packers n’ont pas de propriétaire. Ils en ont en fait des centaines de milliers. Les Packers appartiennent à leurs fans, ce qui fait d’eux la seule association à but non lucratif, ce qui est une exception dans le sport professionnel aux Etats-Unis. Il en est ainsi depuis les débuts du football dans les années vingt, à l’époque où les équipes pouvaient être gagnées à un simple jeu de carte et où rien de laissait présager le pouvoir d’attraction que ce sport allait avoir sur l’imaginaire américain et son économie.

En 1923, les Packers n’étaient qu’une misérable équipe au bord de la faillite. Plutôt que de mettre la clef sous la porte, les propriétaires décidèrent de vendre leurs parts à la communauté, chaque fan offrait alors quelques dollars pour garder le navire à flot. Ces généreuses graines gelées ont depuis germé et fleuri pour devenir un ensemble de centaine de milliers d’actionnaires possédant plus de quatre millions d’actions d’une équipe qui joue désormais constamment les playoffs. Le nombre d’actions est limité à deux cent mille, ce qui empêche tout individu de prendre le contrôle du club. Les actionnaires ne reçoivent aucune dividende ni billet gratuit pour le Lambeau Field. Ils ne reçoivent même pas les fameuses « cheesehead ». Tout ce qu’ils reçoivent c’est un bout de papier qui indique qu’ils sont copropriétaires des Packers de Green Bay. Ils ne reçoivent pas non plus de maillot pour s’afficher devant les autres.

Les actionnaires élisent un conseil d’administration et un comité de direction composé de sept membres qui vont les représenter lors des réunions des propriétaires de club N.F.L. En revanche les décisions sportives sont prises par le directeur Ted Thompson, qui est peut être directeur le plus chanceux et le plus heureux dans le monde du sport. Cette structure permet à Thompson de prendre les décisions, même celles qui sont impopulaires sans qu’il y ait un milliardaire nerveux qui regarde par-dessus son épaule. Depuis son engagement en janvier 2005, Thompson a eu sa part de décisions controversées. Mais contrairement à ses confrères de la ligue, pour qui leurs emplois ne tiennent souvent qu’à un fil, Thompson a lui de la marge de manoeuvre pour opérer avec l’accord des actionnaires. C’était bien Thompson qui avait prit la décision de remplacer le légendaire Quaterback Brett Favre en 2008 par un joueur plus jeune, moins expérimenté et moins couteux en la personne d’Aaron Rodgers. Aujourd’hui, Favre est officiellement (on l’espère) à la retraite et Rodgers semble au sommet de son art.

La configuration unique des Packers a crée un lien social entre une équipe et une communauté, comme aucun autre en N.F.L. Les fans du Wisconsin apprécient leur équipe et se réconfortent du fait que leur propriétaire ne menacera jamais de déplacer l’équipe à Los Angeles à moins que la ville construise un stage gigantesque. Les travailleurs volontaires travaillent à tarif réduit et soixante pour cent des recettes sont directement reversés à des œuvres de charités de la ville. Même la bière est moins chère que dans les autres stades. Non seulement le stade fait salle comble à domicile depuis deux décennies, mais en cas de tempêtes de neige, l’équipe demande l’aide de volontaires pour donner un coup de main et déneiger le terrain, et elle n’est jamais déçue par la générosité de ses fans. Peu importe l’amour que porte les fans des Cowboys pour leur équipe, si Jerry Jones leur demande de rendre un service gratuitement, on lui demanderait alors de quitter son poste.

Voici ce que sont les Packers : une équipe financièrement stable, compétitive et qui se caractérise par sa relation fusionnelle avec la centaine de milliers d’habitants de la ville de Green Bay. C’est une merveilleuse histoire mais que la N.F.L et son commissaire Roger Goodell essaye tant bien que mal de dissimuler afin que cela ne se propage pas à d’autres équipes. Il est d’ailleurs inscrit dans le règlement de la N.F.L qu’aucune équipe ne peut être à but non lucratif. Le défunt commissaire Pete Rozelle avait rédigé ceci dans la constitution de la ligue en 1960. Article V, Section 4 (plus connue sous le nom de la « Green Bay Rule » - « Les associations à but non lucratif et/ou les organisations n’ayant pas pour vocation de faire du profit n’étant pas encore membre de la ligue sont proscrites d’adhésion à la Ligue Nationale de Football (N.F.L) »

J’ai discuté avec Rick Chernick, membre du conseil d’administration sur le fait que d’autres communautés devraient contester la constitution de la N.F.L pour ressembler à Green Bay. Chernick émit quelques doutes en disant ceci :

« Je ne suis pas sûr qu’à l’heure actuelle une équipe puisse emprunter le même chemin que Green Bay. Les coûts de propriété sont très élevés aujourd’hui, c’est pourquoi cela est presque impossible sans avoir les poches bien remplies. Green Bay est vraiment, vraiment un cas unique. »

Chernick dit quelque chose de juste. Mais il y a tout de même un bon contre-argument. Cela peut représenter un prix exorbitant de gérer une équipe, mais les gens n’achètent des équipes N.F.L pour faire du service civique. Etre propriétaire d’un club N.F.L est comparable à la possession d’une licence pour imprimer de la monnaie. Les droits de retransmission en eux-mêmes représentent des milliards, avec une valeur annuelle qui avoisine les trois milliards pour les contrats sur la période 2006-2011, ce qui fait huit cent millions de plus que pour les contrats précédents. D’autre part, les équipes N.F.L ont reçu six milliards de fond public pour construire cet ensemble de stades. En d’autres termes, le public est déjà fortement mit à contribution pour ce qui est des coûts et des dettes des franchises N.F.L. Mais cet argent public, au travers d’une alchimie complexe, se transforme en des profits privés et les communautés qui ont fournit l’essentiel de l’effort ne voient la couleur de cet argent. Aux Etats-Unis, on utilise des fonds publics pour éponger les dettes dans le sport mais les profits eux restent privés. Green Bay va à contre courant et représente une menace pour les propriétaires en prouvant que le sport professionnel peut apporter un soutien aux villes dans un contexte économique difficile sans pour autant épuiser l’argent du contribuable.

Les fans de San Diego et du Minnesota, entre autres, qui subissent les menaces de leurs propriétaires de déplacer leur équipe à Los Angeles pourraient se tourner vers l’exemple de Green Bay et se demander s’ils ne feraient pas un meilleur travail que cet homme qui occupe la loge présidentielle. Et si les propriétaires persistent dans leur conflit qui les opposent aux joueurs en vue de la saison prochaine, certains fans exaspérés de longue date pourraient alors se dire : « Peut être que nous n’avons pas besoin de propriétaires après tout. » Cela a bien fonctionné pour Greenbay, jusqu’au chemin du Super Bowl.

Par Dave Zirin
Article publié dans le journal The New Yorker « Those Non-Profit Packers »
Traduction : Yannick Lecroart

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire